Première page. Ça commence très fort. Une photographie de Cézanne, sortant de son atelier en 1906 par Gertrude Osthaus. Un instantané. Un des tous premiers jamais réalisés, préfiguration de ce que deviendra la photographie moderne et populaire. Page deux. L’écrivain Jose Alvarez parle de sa rencontre avec Elmut Newton. La photographie qui accompagne son texte est d’Alice Springs : un portrait énigmatique d’Elmut Newton, distancié, les yeux mi-clos, son appareil à la main, posant devant le corps dénudé de sa compagne. J’en reste bouche bée : je viens d’ouvrir l’exemplaire « 20 ans » du magazine l’Insensé Photo.

J’ai découvert l’Insensé Photo très récemment et pourtant c’est un magazine qui existe depuis 1991. Créé par Elizabeth Nora et Vanessa van Zuylen Menesguen, il était au départ un recueil de textes et d’images avant de se consacrer entièrement à la photographie contemporaine à partir de 2000. La parution est annuelle. Une périodicité qui fait de chaque exemplaire un véritable objet qui tient plus du livre que du magazine : grand (très grand) format, papier épais, images pleines pages, textes soignés. Les précédents numéros s’attachent à faire un tour d’horizon de la photographie contemporaine par pays. Après le Japon, les Pays-Bas, l’Espagne, la France, les USA, Berlin et le Royaume-Uni, le dernier numéro met la Suisse à l’honneur. Avec ce numéro est vendu un « hors-série » pour les 20 ans du magazine. Mais plutôt que de faire une rétrospective de 20 ans de photographie contemporaine, les rédactrices en chef ont préféré donner la parole à 50 personnalités d’horizons divers pour lesquels l’image a une résonance particulière dans leur vie.

L’ecclectisme des personalités sollicitées se retrouve dans les choix des photos. On y retrouve les grands photographes classiques du 20ème siècle : Richard Avedon, Henri-Cartier Bresson plusieurs fois, Edouard Boubat choisi par Isabelle Hupert, André Kertesz par Valérie Lemercier, Willy Ronis, Elliot Erwitt, Charles C. Ebetts et ses célebres travailleurs suspendus de Manhattan, Robert Capa et bien sûr plusieurs images de Diane Arbus (d’ailleurs pourquoi ne pas relire ma visite de l’expo qui se déroule actuellement au Jeu de Paume).
Mais certains ont fait des choix plus contemporains : un portrait d’une jeune femme de dos par Valérie Broquisse, une magnifique image de Jeff Wall (proposée par Julie Bertuccelli) ou encore cette photo de Gilles Bensimon qui m’a beaucoup plu : chambre d’hôtel à Las Vegas. Il y a aussi une photo d’Andreas Gursky, un portrait de la compagne de Jean Todt, inédit je suppose.
Enfin certains ont préféré mettre des images qu’ils ont prise eux-mêmes : Jamel Debouzze, Leatitia Masson.

Malgré cette grande diversité, le plaisir est au rendez-vous presque à chaque page. On y fait aussi des découvertes. Pour moi ce sera cette photo de 1937 de Gotthard Schuh proposée par Marin Karmitz : Grubenarbeiter, un classique que je ne connaissais pas.

Se procurer l’Insensé Photo n’est pas forcément aisé, il n’y apparament pas d’abonnement. Je l’ai trouvé dans une grande libraire près de chez moi (les deux numéros étaient vendus ensemble pour 20 euros). Mais faire l’effort de le dénicher n’est rien en comparaison de la récompense qu’il vous offrira, alors partez à sa recherche !