Le contexte

Black Paris IV

J’allais vous raconter une blague. Et puis, je me suis souvenu que les blagues ne sont drôles que pour les gens qu’elles amusent. Ou encore : on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. Je m’abstiens donc.

 

Et pour la photographie ? Ça marche aussi ? Toutes les photographies sont bonnes à montrer, mais pas à n’importe qui. Faisons abstraction des critères de morale que certaines images pourraient bousculer chez certaines personnes. Je parle ici de photos normales, ordinaires, belles ou moches. C’est encore la question. Belles ou moches ? Cela dépend à qui on les montre. C’est encore l’histoire de la poubelle et du chaton, mais cette fois j’y ajouterais un ingrédient : le contexte. Entre le photographe et son spectateur, le lien est loin d’être direct. La photographie n’est pas le seul vecteur du message, comme une flèche qui serait lancée directement par le photographe pour atteindre son public. La question qui se pose alors est de savoir si le contexte n’est pas parfois plus fort que la photographie elle-même.

Il y a quelques mois, Henri Cartier Bresson était exposé à Paris, évènement photographique que je ne pouvais manquer (même si je trouve l’idolâtrie qui entoure ce photographe totalement irrationnelle). L’exposition était en tout point exemplaire, car elle ne s’attachait pas seulement à montrer les images mythiques que chacun connait, mais, en retraçant le cheminement du photographe, passait par les différentes phases de sa recherche artistique. C’est justement sur ces images moins connues qui illustrent complètement mon propos. On y voyait des séries entières traitant différents thèmes : la danse, des accumulations d’objets, des personnes aux yeux fermés, etc. Des images qui n’avaient d’intérêt que par l’éclairage qu’elles donnaient de la recherche artistique du photographe. Prises hors de leur contexte, elles ne méritaient pas d’être exposées,et encore moins de subir les ébahissements d’une foule qui se devait de s’ébahir devant le maître. Ici, le contexte est l’élément principal, la photographie ne joue qu’un rôle d’illustration.

 

La plupart des photographes, consciemment ou non, contextualisent leurs photos pour les mettre en valeur. Les photojournalistes qui bénéficient du texte qui accompagne leurs images, les artistes photographes qui les rassemblent en série, les titrent, les commentent ou les assemblent dans un livre. Parfois, c’est l’objet “photo” lui-même qui sert de prétexte : le tirage, l’encadrement, les exploits qui ont été nécessaires pour faire l’image. La question à se poser est de savoir où finit l’expression sincère et où commence la perversion de l’oeuvre. Quel degré de manipulation est prêt à mettre un photographe pour faire aimer son travail : du niveau zéro (l’art brut) à l’optimisation commerciale ? Du point de vue du spectateur, la question se pose aussi : toutes les images et tous les spectateurs attendent-ils des images brutes pour les trouver belles ? La photographie doit-elle se contenter de fournir des images froides et inexpliquées ? N’est-elle pas au carrefour de plusieurs disciplines qu’elle nourrit et qui la nourrissent : le récit, le témoignage, l’histoire.

 

Ainsi, c’est bien du choix du photographe dont il s’agit en premier lieu. Qu’il décide de délivrer un message ou simplement ces images telles qu’elles sont, la question est de savoir quelle partie du chemin il fait à la place du spectateur, jusqu’où il doit être explicite. Mais il ne doit pas oublier que de l’autre côté, le spectateur a, lui aussi, tout loisir de choisir : des photos qui témoignent dans un article de journal, des illustrations qui feront un joli poster, des photos de petit chat pour un fond d’écran, des photos de famille pour se souvenir, des performances incroyables pour acheter de l’art et spéculer. C’est bien l’association du point de vue du photographe et du contexte dans lequel ses photos sont vues qui font la rencontre avec le spectateur. Ainsi, cette rencontre entre le photographe et son public se fera ou ne se fera pas, avec le contexte pour intermédiaire : un intermédiaire facilitateur ou au contraire frein à l’échange.

 

C’est certain, on peut vraiment tout photographier, mais pas avec n’importe qui.


Si la preuve devait être donnée que l’interaction avec les lecteurs du blog est essentielle, c’est article en est la preuve. Il m’a été directement inspiré par un commentaire de cHab (allez voir son site, ça mérite le détour) il y a quelques mois. J’avais promis d’aller plus loin que ma simple réponse à son commentaire. C’est chose faite.

5 réponses sur « Le contexte »

Bonne réflexion qui pose les bonnes questions et qui tranche avec un certain gloubi-glouba photographique contemporain (j’aime beaucoup la partie illustrée sur le travail de Cartier-Bresson, je n’en aurais pas moins dit!).
« Bizarement », j’avais moi-même commencé une réflexion avec une approche différente du sujet, il faudrait que je la termine 🙂
Par ailleurs merci pour « l’éloge », pour une fois que j’inspire quelqu’un 😉

Des choses explicitement dites qui encombrent mes pensées à l’heur de rédiger des articles sur mon blog avec toujours effectivement cette interrogation :
je montre quoi et je dis quoi.
Bien éclairée en tout cas, je verrais à l’usage et j’y repenserai. Merci.

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