Chronos et Kairos

Chronos et Kairos

Contrairement à beaucoup de langues, le grec ancien a deux mots pour décrire le temps : Chronos et Kairos.

Chronos décrit le temps dénombrable, la quantité de temps qui s'écoule. Vous connaissez certainement la représentation de Tim Urban de la durée de la vie sous forme de petits carrés qui s’éteignent au fil du temps qui passe, Your Life in Weeks . C’est le Chronos, c’est le temps vu sous son angle anxieux. C'est celui qui nous sert de référence lorsque nous parlons de productivité : il s'agit de faire rentrer le maximum de choses dans chaque petit carré, les remplir au maximum, car leur nombre est compté. C'est aussi l'attitude de certaines personnes qui veulent absolument remplir leur vie, parce qu'à leurs yeux, une vie remplie est une vie qui a été vécue à chaque instant. C'est faire le maximum de choses, cocher des cases dans des listes des x trucs à faire avant ses 40 ans.

Mais il existe un autre mot dans le grec ancien pour décrire le temps, Kairos. Kairos décrit le temps sous son aspect qualitatif, la qualité du moment. Ici, les blocs de temps sont élastiques, leur taille variant selon la qualité du moment. C'est exactement ce qui se passe lorsque vous êtes plongé dans une activité que vous regardez votre montre un moment plus tard en vous apercevant que vous avez passé bien plus de temps que vous l'imaginiez. La qualité de ce moment l'a fait grandir sans que vous vous en rendiez compte. Ce type d'activité peut avoir différentes natures. Cela peut être des moments de plaisir, de socialisation, mais aussi des moments de gratification. C'est cette dernière catégorie, évidemment, qui est la plus valorisante. Je vous avais parlé il y a quelque temps de cette différence qui existe entre les plaisirs et les gratifications. Le Kairos correspond essentiellement aux gratifications, parce qu'il s'attache à la conscience du moment présent.

Cela n'a rien à voir avec la sollicitation de votre intellect, ce n'est pas réservé aux activités intellectuelles, bien au contraire. Il s'agit de la qualité du ressenti du moment bien plus que la qualité de ce qu'il produit. La mesure n’est plus la quantité de travail produite, mais le sentiment d’être en vie, de pleinement profiter du moment présent.

Pour faire simple, plus on est robotique, plus on est dans le Chronos, plus on ressent quelque chose d'organique, au sens vivant du terme, plus on est dans le Kairos.

C'est une évidence, notre société est construite autour du Chronos. Nos activités du quotidien sont rythmées par l'horloge qui tourne : les rendez-vous, les tâches minutées, les forfaits. C'est tellement encré dans nos fonctionnements que tenter d'y échapper nous fait sentir coupable : manquer à ses obligations, à sa conscience professionnelle, paraître nonchalant au mieux, voire paresseux.

La vertu des moments Kairos est de pouvoir s'extraire du stress et de l'anxiété des moments Chronos. L'abstraction du temps qui passe, la concentration sur le moment lui-même nous libère de l'obsession d'en faire le plus possible dans un temps limité.

Dans son livre Tiny Experiments, Anne-Laure Le Cunff propose même de mettre en place un rituel Kairos. Ce rituel doit être simple et réalisable facilement c'est-à-dire presque partout et à tout moment. Il doit surtout être en accord avec sa personnalité. Sans le savoir, vous avez peut-être déjà ces rituels en place : écouter de la musique le soir avant de s'endormir, prendre un bain prolongé le dimanche, prendre le temps de faire un bon café filtre...

Bien évidemment, on ne peut pas vivre une vie entière dans le Kairos. On a des obligations, des choses qui doivent être faites selon une certaine échéance, que ce soit professionnellement ou dans le quotidien. L'idée est donc de trouver et provoquer des moments Kairos le plus souvent possible entre ces activités.

Là où j'en suis de l'horloge de ma vie, j'ai bien conscience qu'il me reste beaucoup moins de petites cases que celles qui se sont écoulées. Ce constat m'apporte la sagesse de me dire que ces cases doivent être remplacées avec plus de Kairos pour les rendre élastiques plutôt que de chercher vainement à les bourrer d'activités insignifiantes. C'est ce que j'essaie de faire chaque jour, par exemple, en écrivant ces lignes, tout en écoutant Andrew Bird. Je réalise que je suis totalement dans un de ces moments de conscience et de bonheur. Je n'ai pas d'échéance pour finir cet article, je profite du plaisir d'écrire. Tout simplement.

Si vous voulez aller plus loin, je vous conseille d'écouter cet épisode numéro 957 du podcast de Chris Williamson, Modern Wisdom. Cette discussion m'a inspiré cet article, tout comme celui sur les espaces liminaux. Vous pouvez également parcourir les articles d'Anne-Laure Le Cunff sur Nesslabs.